Wilderness et fougères arborescentes

Cette dernière année, vivant dans ces îles du bout du monde duquel je viens, je me suis découvert enfant sauvage. Isolée de la vie que j’avais déroulée des milliers de kilomètres de là, et des amitiés que j’avais noué, ainsi que du stress de « oh ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu(e), faut qu’on se voie! », je me suis terrée dans le moment présent, mais sans jamais m’enraciner.
C’est mon bonheur et une des causes de mon mal.
Moi qui pensais surtout à l’Australie comme à un pays de blancs riches (ce qu’elle est aussi en partie), je n’imaginais pas à quel point sa nature sauvage allait me bouleverser.
Déjà, la troisième fois que je suis entrée au Vietnam (que j’adore) lors de notre voyage en deux roues, j’ai été étouffé par la densité de l’homme, exploitant chaque centimètre carré de la terre inlassablement, l’aspergeant abondamment de produits chimiques. Le Laos et la Cambodge m’ont laissé le coeur lourd avec des visions de déforestation et de plantation d’arbres monotones en monoculture.
J’ai adoré l’Asie du sud-est pour sa culture, le mode de vie et les gens mais j’étais en manque de nature, cruellement.

Je n’ai pas encore connu l’Australie « remote » du fin fond de l’Outback (et en tant que végane je n’ai pas trop envie de m’aventurer dans ce monde de cattle stations aussi vastes que des pays d’Europe sur fond de rodéo et d’hélicoptères), mais j’ai touché des yeux la Tasmanie sauvage.
Et en 11 mois où j’ai eu la chance de vivre sur cette terre, je me suis habituée à la faible densité de population et ce que ça implique : beaucoup d’espaces où il n’y a « rien ». Et ça fait du bien.

Et puis il y a eu la Tasmanie, terre bien plus petite, oui, mais très peu peuplée. Et dont 20% du territoire est un espace sauvage préservé et inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Bien sur, il y a encore des problèmes et certains humains essayent de faire toujours plus d’argent, de rogner la forêt pour y couper les arbres, mais les écologistes se battent bien. Et gagnent des combats.

Wilderness, premier choc

Bref, je me suis habitée. Rouler une heure sans traverser un village, avec quelques fermes mais rien d’extensif, traverser des montagnes sur des « highway » qui sont en fait des chemins de graviers, c’était mon pain quotidien. Les maisons autosuffisantes avec panneaux solaire et récupération d’eau de pluie, c’était ma normalité. Boire l’eau d’un lac sans craindre l’intoxication, camper ça et là et cuisiner sur un feu de bois, mon régime.

Et puis en mars, mon grand-père, vieillesse faisant, est décédé. Ce fut un choc pour moi dont j’ai toujours du mal à me remettre, encore aujourd’hui. Quelques heures après la nouvelle, informations prises, fuseaux horaires domptés, me voici à traverser le ciel en 4 avions, et presque deux ans plus tard, poser le pied sur ma terre natale très déboussolée.

Nous traversons les campagnes jusqu’au village de mon grand-père, non loin des usines Peugeot où il a toujours travaillé. Je suis euphorique, puis triste, puis responsable.

Je me sens écrasée par le poids des normes, des traditions, par les maisons suréquipées aux larges murs. Les villages tristement gris dans la fin d’hiver franc-comtois un peu trop tiède. Je me sens comme l’adulte qui redécouvre la maison de son enfance des années plus tard et la trouve bien plus petite que dans ses souvenirs.

Heureuse en même temps de pouvoir passer un peu de temps avec ma famille, mais soulagée de savoir que je ne vais pas rester longtemps là. La France est si dense. Moi qui était heureuse en ville et naviguais dans les foules compactes de gare du nord me découvre agoraphobe. Je m’étonne de tout, comme en voyage dans le pays qui m’a vu grandir.

Puis l’épuisant ballet aérien reprend, quatre avions et 34 heures plus tard me revoici sur l’ile de Tasman. J’y retrouve mon Barbu, ma voiture, mes amis locaux, cette lumière, cette nature, ce calme.

Wilderness, second choc

Un jour, nous n’avons plus grand chose à faire en Australie, nous voici en Nouvelle-Zélande, où j’ai donné rendez-vous à ma mère pour son premier voyage « overseas » en 11 ans. C’était également censé être des retrouvailles après nos deux ans de voyage, mais la vie en a décidé autrement et je l’avais revu un peu plus tôt que prévu (cf paragraphe précédent).

Alors nous jouons le jeu, on achète une voiture, on fait un peu le tour de l’île du nord et trouvons un woofing dans un farmlet. Mais la colle ne prend pas. Effectivement il a quelques coins « beaux » de ci de là, comme des parcs dans un océan de béton, il s’agit là de petits patchs de parc nationaux ou régionaux dans des océans de pâtures à vaches sans forêts ou d’exploitations forestières privées qui occupent des collines entières. Et quand le coiffeur fut venu, la coupe est rase, laissant une vision apocalyptique de montagnes nues jonchées de restes de forêt broyées. Morbide.

Et ces pâtures infinies, omniprésentes, l’herbe verte fluo importée et les millions de vaches aux pis gonflés, pourtant sans progéniture à nourrir. La nausée devant cet exposition sans fin d’exploitation des vaches qui n’ont jamais demandé à naitre ni à se faire exploiter chaque jour de leur vie. Une vie programmée par l’homme, certains ne semblent pas pouvoir se sevrer. Les uns de lait maternel ne leur étant pas destiné, les autres de revenus confortables reposant sur l’exploitation de non-humains.

Notre malaise est profond.

Guérison

Les fougères arborescentes, mes guérisseuses.
Si certaines personnes sont inspirées et nourries par des marches infinies sur la plage, mon carburant, c’est la forêt. Et pas n’importe laquelle. Les forêts tempérées humides ou forêts tempérées ombrophiles sont mes lieux de choix. Je suis tombée en amour de ces forêts lors de mes pérégrinations dans les « cold rainforest » en Tasmanie et dans le nord de la Nouvelle-Zélande (enfin ce qu’il en reste).

La richesse et la diversité de la flore que l’on y trouve : arbres, mousses, fougères, champignons, hummus, bactéries, parasites ainsi que les matières, odeurs, couleurs et lumières que l’on trouve dans ces forêts sont des miraculeuses sources d’inspiration et de bien être pour moi.
Il y a tant à découvrir et à apprendre de ces écosystèmes. Si l’un des modèles fondamentaux de la permaculture est la forêt c’est bien car il y a tant à y apprendre.

Montagnes millénaires, ces génératrices d’humilité
Et puis, une autre chose qui m’avait manqué et ce depuis bien des années : les montagnes. Lieux hostiles et irrésistibles pour l’humain. Aimants dangereux et splendides. Rien de mieux pour moi que de m’en approcher et les admirer en hiver, sous leur manteau blanc. Si attirantes et photogéniques… mais on ne s’y enfonce pas à cette saison sans une radio, une pelle à avalanches, une paire de crampons et un guide expérimenté.
Mes expériences de montagnarde remontent surtout à la première partie de mon enfance dans les Pyrénées. Plus récemment, un volcan en Indonésie, des cols à 3 500m au Kirhizstan et un sommet tasmanien en solo. Bien moins que je le souhaiterais mais toujours des expériences inoubliables.

Sauvageonne

Le mal est fait. Comment puis-je désormais trouver de la saveur à la vie citadine alors que rien de m’enthousiasme plus que d’apercevoir un oiseau lors d’une randonnée dans la nature ?

Mes prochaines destinations s’annoncent également sauvages et reculés, bien que loin des montagnes et des rainforests. Je vous invite à m’y rejoindre, il vous suffira d’atterrir quelque part dans le pacifique sud. Après, on avisera!

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Your Comments
  • Magnifique confidence. Émouvants témoignages. Comment voit-on le futur quand on a passé une telle porte de perception et de sentiment ? A te lire bientôt. Biz

  • Hey Rory ! Je viens de découvrir tes textes aujourd’hui en faisant des recherches sur le Kirghizistan, très agréable de suivre tes pérégrinations !! Vous êtes toujours en Nouvelle Zélande ou déjà partis en vadrouille dans les îles du Pacifique??

  • Belle prose Rorette, ça manque un peu de ces magnifiques fougères dont tu parles et que j’ai pu rencontrer pour illustrer ton propos.
    c’est vrai que la métropole et ses codes me pèse énormément. C’est insupportable toute cette paperasse pour rien. Tout est tellement compliqué alors que ça devrait être simple. Mais bon pour l’instant il me faut jouer ce jeu de monopoly géant où je suis inscrite bon gré mal gré tout en tâchant de n’y accorder que peu d’importance et profiter des beaux instants qui s’offrent à nous chaque jour!
    Bisous

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